À la veille de l’examen en séance publique de la proposition de loi n°420 sur la profession infirmière par la Haute Assemblée, les anesthésistes libéraux mettent en garde sur une évolution risquée : intégrer les IADE dans la pratique avancée reviendrait à fragiliser l’un des systèmes d’anesthésie les plus sûrs au monde. Le binôme médecin anesthésiste – IADE n’est pas négociable.
Un système qui fonctionne, un risque de le faire dérailler
Depuis 30 ans, la France a bâti un modèle d’anesthésie performant, fondé sur une articulation claire des responsabilités : le binôme médecin anesthésiste-réanimateur (MAR) – infirmier anesthésiste diplômé d’État (IADE). Ce tandem, clairement validé par les textes (décrets de 1994 et 2017), les recommandations scientifiques (SFAR 2024) et la pratique, a permis de diviser par dix le risque anesthésique en trois décennies.
Ce modèle repose sur une délégation encadrée, une supervision permanente et une responsabilité médicale pleine et entière portée par le MAR. Il n’a rien à voir avec une autonomie infirmière, et encore moins avec une autonomie « en pratique avancée » définie par le Code de la santé publique.
L’anesthésie c’est un acte médical à risque, sécurisé par le binôme MAR-IADE
Ce n’est pas un « acte technique » comme un autre : elle implique l’induction d’un coma artificiel, l’altération volontaire des fonctions vitales, et une surveillance en temps réel des fonctions neurologiques, respiratoires et cardiovasculaires les plus critiques.
C’est un acte médical à haut risque vital immédiat, qui relève pleinement de la médecine péri-opératoire, et non de la prise en charge de pathologies chroniques stabilisées.
L’intégration des IADE dans le champ de la pratique avancée autonome, telle que définie à l’article L.4301-1 du Code de la santé publique, créerait une insécurité juridique et pratique majeure, préjudiciable à tous : MAR, Infirmiers, patients. Elle ouvrirait la voie à la primo-prescription, à la consultation autonome et à l’accès direct sans supervision, activant de facto une dérogation implicite à l’article L.4161-1 du Code de la santé publique sur l’exercice illégal de la médecine.
Ce glissement, s’il n’est pas expressément corrigé, porte atteinte à la sécurité des soins et déstructure un cadre réglementaire qui a fait ses preuves. Le parallèle avec les infirmiers en pratique avancée dans le champ des soins primaires est ni médicalement, ni juridiquement pertinent.
Pas de besoin médical, pas de crise de recrutement
Contrairement à d’autres spécialités, l’anesthésie ne connaît pas de pénurie médicale :
- Plus de 11 000 MAR en exercice,
- Une spécialité toujours très attractive à l’internat,
- Une offre de soins bien répartie entre secteur public et privé.
Autrement dit, il n’y a aucun motif de santé publique qui justifie l’autonomisation des IADE. Il s’agit d’une revendication statutaire, légitime dans son principe, mais qui doit être traitée à part, et non par une modification du droit médical.
Une exception française à préserver
Certains invoquent l’exemple de l’étranger pour justifier une évolution vers l’autonomie infirmière. Mais la réalité, c’est que les modèles étrangers sont hétérogènes et rarement transposables.
Aux États-Unis, les CRNA 1 exercent parfois en autonomie (Midwest, Montana, Dakota…), mais doivent souscrire une assurance professionnelle et assumer seuls leurs actes. Le chirurgien y est parfois le seul médecin présent au bloc, chargé de gérer d’éventuelles complications, même sans expertise en anesthésie.
En Allemagne, une tentative de substitution partielle des anesthésistes a suscité de vives alertes. En 2005, un patient a subi des lésions cérébrales lors d’une opération : les experts ont rappelé que l’anesthésie est un acte dangereux, qui relève du médecin.
Au Royaume-Uni, l’introduction des Anesthesia Associates 2 a provoqué l’inquiétude du British Medical Association, qui les a qualifiés de « risque pour la sécurité des patients ».
En France, le Conseil d’État et la Cour de cassation ont rappelé à plusieurs reprises que tout acte médical engage la responsabilité du médecin. La jurisprudence est claire : ce n’est pas parce qu’un acte est pratiqué ailleurs qu’il est acceptable ici. L’exemple de l’interdiction de l’acupuncture par des non-médecins l’a montré : la sécurité prime sur la demande sociale.
À l’inverse de ces modèles incertains, le binôme MAR–IADE constitue, en France, un standard de sécurité reconnu et éprouvé.
Un amendement de clarification est indispensable
Le Syndicat des Anesthésistes Libéraux (AAL) a proposé un amendement simple et structurant : exclure explicitement les IADE du champ de la pratique avancée autonome, en rappelant que leurs compétences relèvent des décrets de 1994 et 2017, sous la supervision du MAR.
Cette mesure répond à trois objectifs clairs :
- Préserver la sécurité des soins,
- Assurer l’intelligibilité de la loi,
- Respecter l’organisation éprouvée du système d’anesthésie français et son amélioration continue au service des professionnels de santé et des patients.
Les Français ont le droit de savoir
Ce débat n’est pas technique. Il engage une question fondamentale : qui, demain, mettra les patients sous coma artificiel ?
- Des professionnels formés à la médecine et juridiquement responsables de leurs actes ?
- Ou des professionnels non-médecins, dans un flou statutaire, sans garantie ni supervision ?
Les patients ont le droit d’être informés. Et les élus, la responsabilité de ne pas céder à un raisonnement de court terme. En conclusion : reconnaître, oui. Déréguler, non.
Nous appelons les Sénateurs à la vigilance et à la cohérence :
- Oui à la reconnaissance du haut niveau d’expertise des IADE.
- Non à leur assimilation à un statut d’autonomie conçu pour d’autres missions.
Casser le binôme MAR–IADE, c’est casser un modèle qui fonctionne.
Et exposer les patients à des risques évitables. Il est encore temps de ne pas commettre cette erreur.
Contacts presse :
- Le Bureau de l’AAL, Syndicat Représentatif des Anesthésistes Libéraux.
- Le Bureau du SNARF, Syndicat National des Anesthésistes-Réanimateurs de France
Notes :
1 Certified Registered Nurse Anesthetist (CRNA) : infirmier en pratique avancée spécialisé en anesthésie, exerçant de façon autonome dans certains États américains.
2 Profession paramédicale introduite au Royaume-Uni pour assister les anesthésistes, sans formation médicale complète, actuellement au cœur d’une controverse sur la sécurité des soins.
Contact presse : Christine Morges – actu@christinemorges.fr